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Suicide de l’adolescente Amina : L’enfance violée face au règne de l’impunité

Dernière mise à jour le 16/03/2012 à 17:39

Le débat sur le mariage des mineures, notamment celles victimes d’abus sexuels, a repris de plus belle au lendemain du suicide d’Amina, une adolescente de 16 ans originaire de la ville de Larache, qui a ébranlé l’opinion publique nationale, voire internationale.

Violée et, comble de malheur, mariée au nom de la loi à son agresseur, qui a pu, ce faisant, échapper à la prison, Amina n’a pas survécu à ce double drame.

Peu après son sinistre mariage, elle a mis fin à ses jours, accablée par la brutalité de son mari-bourreau qui la violentait, par l’insensibilité de sa famille qui l’a sacrifiée pour, soi-disant, laver son honneur bafoué, et par les stigmates d’une société qui pousse parfois l’injustice jusqu’à l’absurde.

Le drame, d’une atrocité bouleversante, a suscité une levée de boucliers chez les associations de la société civile et des droits de l’Homme qui ont toujours mis en garde contre le phénomène du mariage des mineures, encouragé en partie par le Code pénal qui permet au violeur d’épouser sa victime, quel qu’en soit l’âge, pour ne pas purger sa peine qui peut atteindre 5 ans d’emprisonnement.

Pour marquer leur indignation, des ONG locales ont organisé, jeudi matin, un sit-in de protestation devant le tribunal de première instance de Larache qui avait autorisé le mariage de la défunte. Selon Zakia El Baghdadi, de l’association « Mains solidaires », qui a pris part au sit-in, l’article 475 du code pénal qui annule la peine du violeur d’une mineure, s’il épouse sa victime, est rabaissant pour la femme dont il prétend préserver l’honneur, et contradictoire avec les conventions internationales qui garantissent la liberté de mariage pour la femme, en tant que droit humain essentiel.

Dans une déclaration à la MAP, Mme. Baghdadi a plaidé pour la révision de cet article, ainsi que de l’article 20 du Code de la famille qui autorise le mariage des mineures, un mariage qui les prive, selon elle, de leurs droits les plus basiques, à savoir le droit à une enfance heureuse et saine et à l’éducation, et qui enfreint les dispositions de la convention internationale des droits de l’enfant que le Maroc a ratifiée en 1993.

La militante a également jugé urgent de promulguer une loi incriminant la violence à l’égard des femmes en général, appelant à faire en sorte que les agresseurs soient poursuivis en justice selon la procédure en vigueur, au lieu d’être mariés à leurs victimes.

A son tour le mouvement, ‘Woman-shoufouch’ a annoncé la tenue d’un sit-in devant le Parlement pour protester contre l’impunité dont jouissent les violeurs en vertu de la loi. Dans un communiqué parvenu à la MAP, le mouvement a appelé à la mobilisation pour éviter la répétition de tels actes et faire en sorte que les articles 475 du code pénal et 20 du code de la famille soient abrogés.

En effet, l’article controversé du code pénal stipule que quiconque, sans violences, menaces ou fraudes, enlève ou détourne, ou tente d’enlever ou de détourner, un mineur de moins de dix-huit ans, est puni de l’emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 200 à 500 dirhams. Lorsqu’une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l’annulation du mariage et ne peut être condamné qu’après que cette annulation du mariage a été prononcée.

Par ailleurs, l’article 20 du code de la famille donne au juge de la famille toute la latitude de marier le garçon et la fille avant l’âge de la capacité matrimoniale prévu par l’article 19, par décision motivée précisant l’intérêt et les motifs justifiant ce mariage après avoir entendu les parents du mineur ou son représentant légal. Plus encore, la décision du juge autorisant le mariage d’un mineur n’est susceptible d’aucun recours, stipule l’article.

Ces articles discriminatoires qui déshonorent les femmes et absolvent les criminels doivent être carrément abrogés, selon le Réseau national des centres d’écoute des femmes victimes de violences au Maroc (Anaruz). Pour épargner aux victimes de viol le triste sort d’Amina, le réseau appelle, dans un communiqué parvenu jeudi à la MAP, à la mise en place de mécanismes de prise en charge et d’accompagnement des victimes, ainsi qu’à la réforme des lois discriminatoires en vue de protéger les mineures contre toutes les formes d’abus et de violences.

Abondant dans le même sens, Fouzia Assouli, présidente de la Fédération de la Ligue démocratique pour les droits de la femme a estimé nécessaire de procéder à une révision de fond en comble du code pénal et à la promulgation d’une loi-cadre pour lutter contre toutes les formes de violence à l’égard des femmes, un phénomène qui concerne plus de 6 millions de Marocaines, souligne Mme. Assouli qui cite les statistiques de l’année 2009 du Haut commissariat au plan.

Le suicide d’Amina, a-t-elle estimé, est un drame qui interpelle le gouvernement et la société marocaine tout entière au sujet de la protection des enfants et de la défense de leurs droits et de l’article de honte (NDLR: 475 du code pénal) qui contraint les petites filles à épouser leurs violeurs, au mépris du droit de celles-ci à la vie heureuse et de leur intégrité physique.

En ce sens, ajoute Mme. Assouli, le suicide de cette innocente enfant constitue un cri de détresse, parce qu’elle a été victime de l’injustice et de la loi et de la société.

Mohamed Almou, avocat au barreau de Rabat et militant associatif, voit les choses autrement. Selon lui, l’article 475 du code pénal prévoit bel et bien des poursuites judiciaires à l’encontre du présumé coupable, et n’oblige en aucun cas la victime à l’épouser. Le dernier mot à cet égard revient toujours à la famille qui opte souvent pour le mariage pour sauver son honneur, relativise-t-il.

Même dans ce cas, explique M. Almou, les deux parties sont tenues de suivre la procédure en vigueur pour le mariage des mineurs. Le juge chargé des affaires des mineures ordonne ainsi une enquête sociale et une expertise psychologique pour s’assurer de la prédisposition de la fille concernée au mariage et mesurer les répercussions de cette union sur son droit à l’éducation et à une vie familiale normale. Il s’agit également, poursuit Mohamed Almou, d’enquêter sur la personne et les conditions socioéconomiques du mari potentiel et sa capacité à assumer les responsabilités liées au mariage.

Pour l’avocat, c’est à la famille de la victime qu’incombe la responsabilité de la souffrance causée par un tel mariage. En fermant l’?il sur le crime et en essayant d’arranger l’affaire avec les moindres dégâts, la famille ne fait qu’éviter la punition au violeur et gâcher la vie de la mineure qui fait, par la suite, l’objet de représailles et de violences conjugales, dans l’intention de la contraindre au divorce et de la déposséder de ses droits légitimes, relève-t-il.

Il est grand temps, selon le juriste, de procéder à l’abrogation ou, du moins, à la révision de l’article 475, de manière à ce que le mariage avec le violeur ne soit plus possible et que la peine prévue à l’encontre de celui-ci ne soit pas annulée après le mariage. Cette formule, fait-il valoir, a le double intérêt de rétablir la victime dans ses droits et de décourager les récidivistes.

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